« J’ai chargé une vie entière dans un coffre pour éviter la rue à trois enfants » : Véronique, travailleuse sociale de première ligne

– Délégué général aux droits de l’enfant –

Un témoignage de terrain qui met en lumière les failles concrètes de l’accueil et de la protection des enfants en situation de grande précarité. Face à l’urgence et au manque de coordination, une travailleuse sociale raconte comment elle a dû sortir de son cadre pour éviter que trois enfants ne se retrouvent à la rue.

« Il y a des situations qui marquent une carrière. Pas parce qu’elles sont exceptionnelles, mais parce qu’elles deviennent, lentement, dangereusement… ordinaires.

J’écris en tant que Partenaire Enfants-Parents de l’ONE, travailleuse psycho-médico-sociale de 1ère ligne. Mon métier consiste à accompagner, orienter et soutenir. Pas à remplacer les institutions. Pas à transporter des familles entières d’un bout à l’autre du pays pour leur éviter la rue. Ma mission est censée être préventive et non urgente.

Et pourtant… je suis confrontée à une situation qui dépasse aujourd’hui largement le cadre de mes missions et interroge profondément notre capacité collective à protéger les enfants les plus vulnérables.

Une situation d’urgence révélatrice

Il y a quelques jours, j’ai accompagné une jeune mère originaire du Congo âgée de 20 ans et ses trois enfants – 5 ans, 3 ans et 4 mois – au dispatching de Fedasil, au Petit-Château à Bruxelles. Cette famille se retrouvait sans ressources et à la veille d’une mise à la rue.

Cette situation s’inscrit dans un contexte administratif absurde : un statut « no show » qui, à l’exception de l’aide médicale urgente, suspend pratiquement tous les droits. Plus d’aide du CPAS, plus de relais, plus d’accompagnement.

Même le service de l’Aide à la Jeunesse, sollicité pour envisager une solution pour ces enfants, s’est déclaré incompétent.

Nous voici donc au Petit Château. Une journée entière d’attente. Trois enfants dont un bébé. Aucune certitude.

En fin de journée, une place d’urgence est trouvée dans un centre d’accueil à Bruxelles. Soulagement ? À moitié.

Car aucune solution n’est prévue pour permettre à cette famille de s’y rendre avec leurs effets personnels.

Alors je fais ce que beaucoup de travailleurs sociaux finissent par faire : j’ai pris ma voiture. J’ai chargé une vie entière dans un coffre. J’ai conduit cette famille jusqu’à un toit.

Une semaine plus tard, nouvelle décision : transfert dès le lendemain vers un centre Fedasil plus stable dont la destination n’est divulguée à la famille qu’à l’heure du départ. Direction Poelkapelle.

Nouvelle absurdité : à l’exception d’un plan et de 3 tickets de train, aucun accompagnement prévu pour ce déplacement avec trois enfants en bas âges et leurs bagages.

Alors, encore une fois, nous avons improvisé. Mon mari a pris sa voiture, moi la mienne. Nous avons conduit la famille à l’autre bout du pays, pour leur éviter un trajet interminable en transports publics avec un nourrisson.

Entre ces deux moments, il a aussi fallu répondre à l’urgence autrement : acheter des produits de première nécessité, des vivres, simplement pour permettre à cette famille de tenir.

Des enfants exposés à l’instabilité

Je ne raconte pas cela pour être félicitée. Je ne veux ni médaille, ni lauriers.

Je veux simplement dénoncer un manque de moyens, de coordination… et d’humanité.

Mais ce qui m’inquiète le plus, ce sont les conséquences physiques, psychiques et médicales pour les enfants.

Ces trois enfants subissent des ruptures successives, des déplacements constants, une instabilité permanente.

Le plus grand, 5 ans, a déjà traversé plusieurs pays -Turquie, Grèce, Belgique – et me demande aujourd’hui dans quel pays il se trouve.

Comment construire des repères dans un tel chaos ? Comment développer un langage stable quand on passe de l’anglais au français, puis au néerlandais en si peu de temps ?

Ces enfants ne vivent pas seulement une situation de précarité. Ils vivent des traumatismes silencieux, qui auront des impacts durables sur leur développement, leur sécurité affective, leur capacité à se construire.

Un système qui repose sur le bricolage

Et pendant ce temps, sur le terrain, nous bricolons pour éviter le pire.

Parce qu’il n’existe pas de cellule d’urgence mobilisable immédiatement pour coordonner l’aide autour de ces familles. Parce que les décisions tombent du jour au lendemain. Parce que l’urgence empêche toute organisation.

Alors oui, nous faisons plus que notre travail.

Je tiens d’ailleurs à remercier ma coordinatrice, qui m’a soutenue dans les initiatives que j’ai prises pour cette famille. Sans ce soutien, même sortir du cadre devient difficile.

Mais la question reste entière et je la pose sans détour :

Depuis quand la protection des enfants en Belgique dépend-elle de la disponibilité d’une voiture personnelle et de la bonne volonté d’un travailleur social ?

Ce que j’ai fait, beaucoup le font. En silence. En débordant. En bricolant. En compensant.

Parce que sur le terrain, l’urgence ne se discute pas. Un enfant ne peut attendre qu’un service se coordonne avec un autre. Un bébé ne peut pas patienter entre deux niveaux de compétence administrative.

Mais à force de « faire quand même », nous participons, malgré nous, à rendre acceptable un système qui ne fonctionne pas.

Les failles du système

Un système où :

  • Une famille avec trois enfants peut se retrouver sans ressources à cause d’un statut administratif (« no show ») ;
  • Un accompagnement juridique peut disparaître sans relais ;
  • Des dispositifs existent… mais ne se parlent pas ;
  • Et où, la dernière ligne de protection devient… une personne, seule, avec ses moyens.

Jusqu’où devons-nous aller pour compenser les failles d’un système ?

Et combien d’autres enfants devront encore dépendre du hasard, de l’engagement individuel… pour simplement ne pas dormir à la rue ?

Je refuse que la protection de l’enfance repose sur du bricolage.

Ce que cette situation révèle, ce n’est pas le manque d’engagement sur le terrain. C’est un manque de structure, de coordination et de responsabilité à plus haut niveau.

Alors aujourd’hui, j’interpelle l’Office de la Naissance et de l’Enfance et le Délégué général aux droits de l’enfant.

Combien de situations comme celle-ci faudra-t-il encore pour que l’on considère qu’il y a un problème systémique ?

Cette lettre n’est pas un reproche individuel. C’est un signal.

Un signal que sur le terrain, nous atteignons les limites.

Et qu’aujourd’hui, protéger les enfants ne devrait jamais dépendre d’un acte hors cadre.

Certains diront peut-être que je veux jouer au « sauveur ».

Je ne joue pas.

Je suis simplement humaine.

Et aujourd’hui être humain semble parfois impliquer de faire ce que le système ne fait plus. »

2026-05-05T14:17:12+02:00
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